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Analyse
Ce qui se cache derrière l’affaire Proglio

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Le 29/01/10 - Lu 2725 fois | 5 commentaires
Parce qu’elle met en jeu L’idée de justice dans une société, pour reprendre le beau titre du livre d’Amartya Sen, la question de la rémunération des dirigeants est éminemment politique. Elle se nourrit des débats récurrents sur les inégalités et de questions qui les sous-tendent : qu’est-ce qui est juste ? qu’est-ce qui ne l’est pas ? Dans la mesure où chacun établit son jugement à l’aune d’un référentiel et d’une morale propres, faire converger les opinions sur un niveau de rémunération communément acceptable est illusoire. Si bien qu’à chaque occasion, la controverse s’invite dans l’espace public.
”L’affaire Proglio” s’est développée sur deux erreurs aisément évitables et dans un contexte. Mais, ce qui se cache derrière, bien plus insidieux et profond, explique la sensibilité du sujet et sa désormais courante dramatisation.
La première erreur procède à l’évidence de la double rémunération à laquelle Henri Proglio a depuis sagement renoncé. Son attachement à Veolia était compréhensible, non le cumul des mandats, le risque de conflit d’intérêts ou d’emplois du temps et l’impression donnée d’un curieux montage pour atteindre le montant souhaité.
L’annonce d’une rémunération globale intégrant la part variable comme un montant fixe est la seconde erreur. Où est le lien entre performance et rémunération, obligatoire depuis 2007 ? Quel est le risque effectivement pris par un dirigeant si la part supposée variable est considérée d’entrée de jeu comme acquise ?
Dommages humains et sociaux jalonnent aujourd’hui la vie des entreprises à un rythme accéléré. Dans ce contexte, quel que soit son montant et même si elle est sans commune mesure avec le bonus de quelque 68 millions de dollars versé au PDG de Goldman Sachs en 2007, la rémunération de hauts dirigeants apparaît obligatoirement obscène. Elle entretient l’idée de leur appartenance à une caste au-dessus des réalités, préservée des effets de la crise. Et elle nourrit le sentiment de leur imperméabilité aux drames individuels et collectifs qui s’y nouent.
S’ajoute à ce contexte un phénomène préexistant que la crise accentue et amplifie : l’ébranlement général de la confiance en des dirigeants qui se révèlent trop souvent impuissants à mettre en œuvre des solutions permettant de retrouver le chemin d’un développement plus… durable. Si baisse des coûts, restructurations, plans sociaux et délocalisations constituent l’essentiel de la panoplie des réponses qu’ils trouvent à mettre en œuvre, alors leurs niveaux actuels de rémunération ne sauraient se justifier. Car la crédibilité des dirigeants et la légitimité de leur fonction sont conditionnées par leur capacité à inventer et à rendre possible un futur plus désirable pour tous.
Henri Proglio a largement démontré chez Veolia sa capacité à construire sur le long terme et à créer de la “vraie” valeur – précisément ce sur quoi il est attendu à EDF. Il a cristallisé sur son cas bien des critiques qui ne lui étaient pas personnellement imputables. Mais, quel que soit son talent propre, il est atteint par le doute profond de l’opinion publique sur la compétence des dirigeants. Espérons, après l’approbation générale qui a présidé à sa nomination, que les circonstances de son entrée en fonctions n’auront ni entamé son crédit, ni mis à mal la cohésion sociale nécessaire à l’accomplissement de sa tâche. Compte tenu des chantiers qui l’attendent, EDF et l’ensemble des citoyens français y seraient fortement perdants.
Quant à la polémique récurrente sur la rémunération des dirigeants, ce qu’elle nous “dit” est à entendre : tout dirigeant doit désormais faire ses preuves en situation. C’est à ce prix-là que sa rémunération paraîtra, sinon juste, du moins justifiable.
Christine Morel-Maroger
Consultante, Présidente du Groupe Gouvernance ESCP Europe et membre de l’Institut Français des Administrateurs